La peur de l’ombre de l’envahisseur - Le livre électronique
Suivant de près les mises en marché des nouveaux supports pour livres électroniques - nouvelles machines à lire numériques -, les journaux semblent se remplir de discours apocalyptiques à l’égard du désormais si vieux livre de papier - archaïsme ambulant - qui serait à ses derniers jours d’une existence maintenant impossible devant l’arme numérique. Pourtant, il y a un manque indignant de réserves et de nuances par rapport à l’arrivée de ce support et plus précisément, une absence ridicule de considération historique devant ce sujet d’actualité. Sortez vos livres de vos vieux bunkers nucléaires qui s’étaient momentanément trouvé une nouvelle fonction puisque le combat n’a pas encore l’imminence nécessaire pour faire frémir qui que ce soit.
Un débat concernant cette invasion dans le domaine littéraire existe, mais l’argumentaire populaire qui cherche à convaincre de la survie du livre papier se limite un peu trop souvent à l’argument du plaisir de feuilleter un « vrai » livre et d’y sentir l’odeur du papier et de l’encre. Google Books semble faire très peur à bien des gens en prenant une place importante dans la jurisprudence du milieu de l’édition en Europe et en Asie suite aux litiges des numérisations hâtives que la corporation s’est mise à faire, et devant la crainte, on s’évertue à créer un moment historique de destruction massive du papier. Il y a un manque inquiétant de considération historique dans ce discours. Le livre ne disparaîtra pas des tablettes des librairies et des bibliothèques dans un avenir rapproché – et même relativement éloigné – mais la survie du support « traditionnel » n’est pas due à son odeur ou au plaisir qu’on peut vivre en lisant dans notre bain.
Le problème de cette nouvelle polémique tient principalement au fait que le discours soit basé sur des intuitions qui concernent des modèles profondément différents de celui du livre. L’appréhension d’une évolution rapide du support du livre est historiquement incorrecte puisque ce dernier n’a pas été sujet à un changement drastique depuis son amélioration rapide suivant l’imprimerie du début du XVe siècle. Il ne suffit que de comparer le milieu de la musique à celui du livre pour comprendre la différence. Aujourd’hui, une personne de quarante ans à vu le vinyle passer à la cassette, puis passer au CD, puis passer au numérique (MP3, etc.). Cette même personne n’a pourtant été en contact qu’avec le même support « traditionnel » qu’est le livre papier et la raison est simple, c’est la meilleure « machine » à lire.
En ce sens, le livre papier n’a vécu aucune réelle révolution depuis le passage du volumen au codex puisque l’imprimerie n’a pas changé le support de lecture, elle a plutôt facilité sa conception massive et donc sa diffusion. Ainsi, le livre a subi sa dernière innovation entre le IIIe et le IVe siècle en laissant tomber le rouleau pour le codex qui permet une structure plus pragmatique de la lecture et change les bases du support en proposant une segmentation par chapitre, une numérotation des pages, etc. En somme, c’est près de seize siècles qui nous séparent du dernier profond changement du support qui nous permet de lire. Pourtant, le codex – le livre tel qu’on le connait – n’a pas cessé de s’améliorer – tables des matières, index alphabétiques et de concordance par exemple – et il est devant nous aujourd’hui après seize siècles de constante amélioration, en faisant ainsi la « machine » à lire la plus performante. Il faut s’y prendre d’une manière bien particulière pour concurrencer un produit qui a subi des améliorations constantes depuis tout ce temps. Le livre électronique est très loin de nous proposer des techniques de lecture rapide, de saut d’un livre à un autre, de note de lecture, etc. Pour l’instant, le livre papier et le livre numérique (re)prennent et prennent les places pour lesquelles ils sont les plus performants. Le livre numérique permet déjà des lectures passives (journaux, romans, blogues) qui ne demandent pas au lecteur de s’arrêter pour prendre des notes, pour aller vérifier en notes de bas de page ou pour constamment sauter d’un chapitre à un autre de concert avec un autre volume. Le livre papier continue d’occuper sa place en bibliothèques, en librairies et dans les institutions scolaires, et ce, pour longtemps.
Somme toute, si l’on veut macérer les changements catastrophiques de l’entrée du livre numérique dans nos vies, c’est à une segmentation des monopoles ( le livre électronique pour la lecture passive – journaux, romans bestsellers, blogues, etc. – et le livre papier pour la lecture active - recherche, furetage rapide entre les différentes parties du livre, travail critique, etc.) que l’on doit s’attendre et l’on sera bien déçus puisque rien ne s’effondrera et personne n’agonisera sur la place publique. Bien sûr, dans un avenir plus ou moins lointain, la place du livre électronique et la masse de livres numérisés feront repenser les structures éditoriales (Édition, impression, distribution, salaire des auteurs, etc.), mais ce processus est déjà en branle en Europe et aux États-Unis puisque Google, qui défonçait des portes en cachette, s’est fait prendre la main dans la bibliothèque. Les maisons d’édition sont en discussions avec la corporation et des ententes seront signées et le sont déjà entre ces géants du milieu littéraire. Les changements commencent et le plus tôt ils seront faits, le moins de problèmes il y aura en première page du Journal de Montréal. Pourtant cette peur des acteurs du monde littéraire et du public lecteur semble aussi tout simplement un mouvement de craintes devant le concept si terrifiant qu’est le « changement » puisqu’à long terme, les résultats d’une machine à lire numérique à la hauteur du livre traditionnel ne peuvent qu’être bénéfiques pour la démocratisation du savoir. La numérisation des ouvrages en bibliothèque terminée (ou bien avancée), un citoyen, chez lui, ayant accès à Internet, pourra acheter en ligne n’importe quel livre, le télécharger sur son lecteur numérique et y avoir instantanément accès – coupant ainsi les temps de déplacements. Les titres épuisés ne seront plus oubliés par cause de coût d’impression, les ouvrages qui ne sont pas réédités ne seront plus perdus à force de temps (puisque stockés numériquement) et l’accès à l’information, au savoir, sera infiniment facilité. Il me semble donc que ce soit un moment historique de « construction » à la démocratisation du savoir et non un moment d’apocalypse, mais le changement fait peur.
Charles Dionne
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